.Mes anges,
Un jour sûrement aurez-vous l'âge où vous commencerez à vous détacher de vos parents, à vous poser des questions. Peut-être alors vous demanderez-vous ce que sont devenues vos s½urs, ou pourquoi vous les avez si peu vues. Vous poserez la question à Papa qui vous dira de demander à votre mère, qui vous répondra par un mensonge. Sûrement dira-t-elle que nous sommes celles qui n'avons pas voulu vous voir. Alors, à ce moment-là, j'espère que vous serez en plein dans votre crise d'adolescence, que vous ne l'écouterez pas et que vous déciderez d'en juger par vous-mêmes. Car c'est ainsi mon seul espoir d'un jour vous revoir... De vous revoir plus qu'à un simple repas où personne n'a le droit de parler et où vous devez vous coucher ou aller au parc à peine votre dernière bouchée avalée.
Depuis mon enfance, je me suis tue.. Pendant sept ans, j'ai fait d'innombrables efforts, je me suis battue, pendant qu'on nous infligeait à Alexia et moi des choses pour lesquelles nous étions trop jeunes... Pendant qu'on nous demandais d'être les adultes, alors que votre mère était l'adolescente. Maintenant, je suis adulte, et je n'ai plus la force de me battre. C'est donc ici comme un cri de détresse que je lance, du haut de mes 18ans. J'ai eu le temps de vous connaître, surtout Sacha, j'ai eu le temps de vous aimer, et maintenant ma souffrance en est d'autant plus grande.
Sacha, le jour de ta naissance, j'étais là. À l'époque, Papa et Julia ne vivaient pas encore ensemble, et je connaissais à peine ta mère. C'était un week-end où nous étions chez Papa, à Cologny Park. Le matin, lorsqu'on s'est réveillées, Papa venait de rentrer. Il avait passé la nuit à l'hôpital et il était venu se changer et nous chercher. Tous les trois nous sommes retournés à l'hôpital, et nous avons attendus dans la salle d'attente pendant que ta mère était en train d'accoucher. Les minutes étaient interminables. Lorsque tu es né, Papa est allé te voir. Puis quelques dizaines de minutes plus tard, tu es passé dans un petit chariot. Je me suis penchée au-dessus de toi, je voulais être la première à te voir après tes parents et les médecins. Je sais maintenant que les bébés, à la naissance, ne voient presque rien, mais à l'époque, j'ai eu l'impression que tu me regardais, et ça m'a réchauffé le c½ur.
Nos relations avec ta mère se sont dégradées avec le temps. Au début tout se passait bien (pour moi du moins.. pour Alexia c'est autre chose, mais tu lui demanderas). Je te changeais, te portais, jouais avec toi. Magli vivait encore avec nous. Tes bêtises me faisaient rire, nous étions relativement heureux. Puis nous avons eu la nouvelle maison à Jussy. Au début, lorsqu'on arrivait, tu nous sautais dans les bras. Puis avec le temps c'est devenu « On va jouer? » puis « Bonjour. » puis.. plus rien. Parfois tu passais à côté de nous, nous ignorant, puis on entendait un « Elles sont là », mots en lames de rasoir que tu disais à Julia. Je me rappelle... Le nombre de fois où elle s'est enfermée à clé avec toi dans ta chambre pour que nous ne puissions pas entrer. Le nombre de fois où j'ai entendu la porte de ma chambre claquer alors que j'étais en train de travailler assise à mon bureau. Le nombre de fois où tu t'es retrouvé en larmes parce qu'elle t'empêchait de jouer avec nous. Les rares fois où le matin je venais dans ta chambre car nous étions tous deux réveillés (une fois même Alina était avec nous) et où une dizaine de minutes plus tard, ta mère entrait en trombe dans la chambre, me disait « C'est bon tu peux partir. » avec son regard noir. Les rares fois où je suis venue faire du baby-sitting, et où la plupart du temps vous deviez être au lit avant que vos parents ne partent. Vous savoir là, dans la même maison que moi, et ne pas pouvoir être avec vous. Une seule envie, vous réveiller, mais ne pas pouvoir, préserver votre sommeil. Récemment, Alexia et moi étions en vacances en Espagne, et nous t'avons appelé pour ton anniversaire de 7ans. Après avoir chanté, Alexia prend le téléphone et te dit « Joyeux anniversaire Sacha! » et tu réponds « Merci, au revoir. » Alors Alexia te demande « Tu t'en vas déjà? Mais pourquoi? » et tu réponds « Parce que Maman a dit... ».
Alina, le jour où ta mère nous a annoncé qu'elle était enceinte de toi, elle nous avait accompagné à une pièce de théâtre. J'étais agréablement surprise. Tu es née, et jamais nous n'avons pu te serrer dans nos bras. D'abord, la raison invoquée était que tu ne tenais pas encore ta tête. Puis, lorsque tu la tenais enfin, c'était parce que ta mère était tombée dans les escaliers avec toi dans ses bras, donc elle avait peur que quelqu'un te prenne. Tout ça fait que je ne t'ai pas prise dans mes bras avant que tu aies 1an voire 1an et demi. Ce jour-là, j'avais les larmes aux yeux. Un jour, on était à table. Tu me regardais et tu souriais. Alors, Julia a tourné ta tête avec sa main pour que tu arrêtes de me regarder. Et moi, comme d'habitude, je me suis éclipsée dans ma chambre, j'ai versé toutes les larmes de mon corps. Je n'ai rien dit. Le choc, le respect que j'avais pour ta mère, je ne sais pas.
A chaque fois qu'on venait à Jussy, c'était la même chose. Vous viviez là mais il était quasiment impossible de passer du temps avec vous. C'était encore pire que si on ne venait pas. Alors, oui, j'ai décidé d'arrêter de venir. A chaque fois, j'avais la boule au ventre avant et la gorge serrée après. Cette maison dans laquelle on se sentait comme étrangères, aucune photo de nous, rien qui ne nous appartienne, même les cadeaux que l'on vous a offert, à vous ou à Papa, entreposés dans notre chambre, ou disparus.
Régulièrement on essaie de vous voir avec Papa sans Julia, mais c'est peine perdue à chaque fois. Apparemment Julia pense que vous êtes une partie d'elle (est-ce que c'est une question de culture? J'ai toujours considéré les enfants comme des êtres humains à part entière, qui ont seulement besoin d'être guidés, éduqués, aimés.) et qu'on est obligées de l'aimer si on veut vous aimer. Mais je vous le demande, comment peut-on aimer une femme qui nous a fait subir tout ce que Julia nous a fait subir?
Peu importe, vous aimez sûrement votre mère, et je ne remets pas en question la façon dont elle vous a éduqué, ni son amour pour vous. Mon but est seulement que vous compreniez que nous avons fait tout notre possible, que cette situation nous ronge Alexia autant que moi, et que quoiqu'il arrive et que malgré tout ce qui s'est passé, malgré tout ce que vous entendrez, je vous aime, je vous ai toujours aimé et je vous aimerai toujours.
Votre grande s½ur, Laetitia.